Départ

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J’étais de retour au pays, après de  longues années occupées à crapahuter à travers le monde et comme mes amis s’étaient dispersés eux aussi après les évènements, chacun avait essayé de sauver sa peau en fuyant le joug militaire qui s’était imposé, j’avais posé mes maigres bagages chez celle que j’appelais depuis l’enfance tante Zébia, vénérable aïeule côté paternel et seule famille qui me restât dont on ne comptait plus les printemps depuis longtemps.
J’avais loué une voiture  et ce que j’aperçus en traversant la banlieue aux alentours de l’aéroport me fit craindre que le coin où vivait Zébia ne ressemblât aux  sévères carcasses architecturales  de béton et de fer austères et froides, caractéristiques des régimes autoritaires que je découvrais sur ma route.
Mais il n’en fut rien. Au bout du petit chemin bordé d’épineux églantiers et de mûriers, la maisonnette était toujours là, échappant au temps et aux vicissitudes humaines, placide au fond de la cour sous son tilleul protecteur. D’antiques pots émaillés de toutes tailles, hétéroclites et colorés, ponctuaient les 3 marches, laissant couler des géraniums et des plantules volubiles dont j’oubliai toujours les noms, témoins que Zébia était en vie et  avait encore l’énergie de s’adonner au jardinage, sa passion. Ma vieille tante n’avait pas changé non plus bien que ses yeux aient perdu un peu des étoiles qui éclairaient son regard et que ses jouent aient fondu.
Je me consacrai entièrement à elle les premiers jours, coupai du bois pour l’hiver, réparai ce qui devait l’être. Zébia vivait à l’écart désormais et ne s’aventurait guère plus loin que la petite barrière en bois qui délimitait son territoire.
Elle refusait de parler des évènements, des gens qui avaient disparu, de ceux qui étaient derrière les barreaux et des changements intervenus dans sa propre vie. De mon côté je lui cachais la mort brutale d’Osina, ma femme,  qui m’avait suivi dans mes tribulations de reporter international, évoquant pour justifier son absence la couleur de sa peau, incompatible avec les normes du nouveau régime en vigueur.
Putain de mine antipersonnel.
  Ces non-dits que chacun devinait secrètement chez l’autre faisaient planer parfois des silences et une gêne entre nous qui auraient gâché nos retrouvailles si nous n’avions su tirer de nos souvenirs la joyeuse connivence qui nous liait depuis toujours.
Ne sachant pas encore combien de temps j’allais rester mais bien décidé à revenir de temps à autre, sentant qu’elle faiblissait malgré sa bravoure pour me le cacher, j’essayais de palier au maximum de difficultés qu’elle pourrait rencontrer dans sa vie courante et à mon plus grand plaisir, forte de ma bonne volonté,  elle émit le désir de  sortir un soir.
Il faisait bon, l’été s’annonçait et Zébia est montée dans la voiture, pomponnée et ravie comme une jeune fille que l’on emmène au bal.
Le centre-ville était désert mais Zébia savait où elle allait. Elle avait négligemment posé un châle frangé sur ses épaules, un châle un peu fané comme on en voyait dans les années hippies. Je garai la voiture sur une sorte d’esplanade en béton située en hauteur que je pris pour un parking. Désorienté par les changements opérés dans une ville que je connaissais comme ma poche depuis tout gamin, je constatai depuis cet observatoire que tout avait été rasé hormis l’hôtel de ville, le musée et le château qui abritaient dorénavant à l’ordonnance militaire. En lieu et place de nos vielles maisons en pierres de taille chargées d’histoire, des modules carrés, bas de plafond avaient été posés les uns sur les autres comme des legos, gris, tous semblables pour loger la population. On disait que le nombre de pièces alloué à chaque famille était divisé par le nombre de personnes les occupant: 4 personnes = 2 pièces et je me promettais d’en faire le sujet d’un prochain reportage si toute fois je parvenais à faire parler les gens, ce qui n’était pas gagné.
J’allais rejoindre Zébia qui s’apprêtait à descendre un escalier étroit au fond de l’esplanade lorsque je remarquai une autre plate-forme, immense,  à quelques mètres au-dessus de moi, celle-ci remplie d’eau. Une lame d’un vert sombre s’éleva soudain, aussi inattendue que menaçante. Après une seconde d’incrédulité stupéfaite, je sortais mon vieux Nikkon en essayant de le régler mais la voix de Zébia m’atteignit in extrémis et je m’écartai d’un saut, juste au moment où la vague puissante  s’écrasait lourdement.
J’étais sain et sauf,  je pataugeais dans mes baskets trempées mais Zébia m’entraînait déjà dans l’escalier, puis dans un labyrinthe sombre semblant descendre aux enfers.
Enfin le dernier bout de couloir s’éclaira d’une rampe de loupiotes rougeoyantes et nous entendîmes  l’accordéon langoureux d’un Latino.
Devant la porte badigeonnée de couleurs chaudes, Eliza Doolittle nous attendait avec son étal de violettes accroché au cou, qui apostropha Zébia comme une copine avec son accent cockney: » hey, ma vieille, te vlà depuis le temps qu’on t’attend! » et Zébia lui faucha un bouquet en souriant, le huma en fermant les yeux puis poussa la porte pour entrer.
A l’intérieur, c’était le charivari, Boris à la trompette défiait Django, des gitans enflammaient la piste à moins que ce ne fut le cracheur de feu, le Désossé faisait hurler de rire la Goulue tandis que dans un coin le beau Manda embrassait Casque d’or, et que des musiciens russes se rinçaient le gosier à la vodka puis envoyaient valser leurs verres sur les violons de Strauss et que Nini-Patte-en-l’air entamait un quadrille entraînant François le poète maudit et puis Prévert qui enlaçait Barbara et puis Gelsomina qui frappait sur son tambour, une fleur entre les dents avec son nez de clown et ses yeux écarquillés et puis, et puis tant d’autres.
J’étais autant ahuri par le spectacle que de voir Zébia applaudir comme une gosse devant guignol.
On entendit soudain un bruit de sabots et tout le monde se tut. Vincent, coiffé de son chapeau de paille poussiéreux conduisait une roulotte bleutée surlignée de rouge tirée par deux chevaux et s’arrêta devant Zébia. Elle se retourna vers moi et comme je me penchai pour l’embrasser, elle fourra ses doigts dans mes cheveux en les tirant un peu,  comme autrefois quand elle voulait expliquer quelque chose de compliqué au petit garçon que j’étais. 
Le petit attelage s’éloigna dans le brouillard
Zébia était partie et j’ai pleuré comme un gosse sur la route du retour.

18 réflexions au sujet de « Départ »

  1. Dominique

    C’est vrai qu’elle nous fait radoter Alma. Faudra lui dire un jour que son texte est tarte, juste pour ne pas répéter sempiternellement (saperlipopette je l’ai dit !) que son dernier texte est ENCORE excellent !

    Répondre
      1. karouge

        nous ne sommes que des petits rats d’auteur qui grignotent le pain béni ou pas de tes belles histoires qui nous mènent en bateau. Ça nourrit nos misères d’albatros, de plumitifs au radoub. Adoube-nous, Alma, ne nous confine pas! (sauf dans le chocolat)

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