Hier soir

Un homme est descendu hier soir dans la petite cour grise désertée.
Armé d’une petite pioche, il a creusé un trou contre le mur de la maison.
C’était difficile, il y avait des pierres sous la  terre battue et des couches de plâtres successives.
Mais il est arrivé tout de même à faire un trou d’une profondeur qu’il a jugée suffisante.
Il a ramassé une vieille branche qui traîne  dans la poussière depuis des mois et il l’a plantée.
Là. Contre le mur.
Puis il a sorti une petite bouteille d’eau de la poche de son blouson et il a arrosé la branche morte.
Quand il a eu fini, il a contemplé son travail, a aplani la terre du bout du pied,
puis il est parti en se retournant plusieurs fois, comme à regret,
comme s’il avait pu, peut-être, faire mieux.

A la rue

Je suis le revers maudit de la médaille,
Le reproche silencieux de vos miroirs,
Le négatif des clichés ratés,
L’ambassadeur des bas-fonds,
L’obscure culpabilité qui ronge le bitume
Je suis votre ombre dans les vitrines de lumière.

Ni poète ni philosophe, ne croyez pas,
Je suis la racine de vos pas et de vos peurs
De vos chutes et de vos questions informulées
Dans les prismes de mon litron,
Vos silhouettes déformées
Eclatent en divagant sur l’asphalte.

On se ressemble, vous et moi,
Châteaux de cartes improbables
Dont les pans s’écroulent et s’enlisent dans les sables mouvants,
Mêlant fragrances de luxe et remugles de vinasse.
Tous tristes clowns, tous Charlot, et pourtant,
Je suis……. oublié.

L'auxiliaire de vie

Elle était  l’héroïne des petites filles sages d’une autre époque, l’arrière grand-mère de la falote poupée Barbie. Seule « BD » que nous eûmes le droit de lire, petites, nous nous battions pour imiter la Marquise de Grand-Air dont les mimiques affectées nous faisaient rire, et plaignons cette pauvre Bécassine qui se prenait régulièrement les pieds dans la trame de ses idées aussi saugrenues que bien intentionnées.

Bien des années plus tard, Bécassine reprit du service et ce fut sans doute là, l’une de ses plus pénibles aventures, quand je l’extirpai d’une vieille malle pour la donner à ma mère afin de la distraire sur son fauteuil roulant.
Elle fut accueillie à bras ouvert, reconnue dans l’instant- alors que je ne l’étais plus depuis lustres, serrées entre des mains tremblantes d’émotion et gratifiée de grands sourires heureux et satisfaits.
Dès lors la poupée de chiffon fit partie intégrante de nos vies, du lever au coucher, en passant par les douches et les repas. Bécassine apaisait, partageait les petits bonheurs et les moments difficiles, toujours disponible, se déplaçant même lors des séjours à l’hôpital. Installée en face d’elle sur la table, elle écoutait avec bienveillance les longs monologues inarticulés, les babillages d’une vieille dame qui n’avait plus ni  jambes, ni raison, ni  parole audible, acceptait sans broncher, selon l’humeur du jour, les coups de fourchettes rageurs qui transperçaient ses entrailles de mousse et les baisers les plus fougueux sur le bout de son nez. Bécassine partageait les jours heureux comme les grandes souffrances et resta stoïque même quand une fracture du col du fémur lui valut une jambe déchiquetée, toujours à coup de fourchette, arme décidément devenue redoutable, depuis la prudente disparition des couteaux.

Je songeais à ma grand-mère, si douce et belle sur la photo, une main posée sur le bras de mon grand-père. Je ne l’avais pas connue, mais je ne sais par quelle détour de la pensée et de la tristesse, je me sentais par moment proche d’elle. Nous partagions, elle et moi cette personne qui avait été sa fille, et qui était ma mère. Elle avait pris soin de sa fille, comme le font toutes les mères, avait fait en sorte qu’elle vive et moi, 70 ans, plus tard, je prenais le relai alors qu’elle était redevenue semblable à un petit enfant, fragile et vulnérable.
J’imaginais ma mère enfant. Ses colères, sa tendresse, ce caractère volontaire et fort  que dénonçaient un front haut et des yeux noirs.

« Dis-donc, mamie, ça n’a pas dû être simple tous les jours, hein? » disais-je à ma grand-mère les mauvais jours, quand exaspérée, je ne maîtrisais plus « notre » rebelle.

La journée terminée, Bécassine n’en avait cependant pas fini: fauchée en douce pendant la nuit, elle se retrouvait souvent, toute habillée, dans la machine à laver puis coincée entre deux tuyaux brûlants de la salle de bain pour être à nouveau prête à reprendre du service, propre, sèche et raccommodée dès le lendemain. Pauvre Bécassine, si patiente.
Je l’ai parfois soupçonnée de penser que finalement, oui, la vie était plus simple chez madame la Marquise de Grand-Air…

Les petites choses

Une tourterelle roucoule de plaisir devant un tas de papier déchiqueté en lanières, abandonné dans une poubelle.
C’est le printemps voyez-vous, la tourterelle, ignorante des tracas des hommes,  prépare son nid et s’envole, ravie de l’ aubaine, un long ruban blanc dans le bec.
Moment de grâce, les rues sont désertes mais la vie palpite  dans les prunus en fleurs, dans les alcôves entre les pierres effritées des vieux murs.

Une vieille dame semble perdue sur la place, il n’est pas huit heures du matin mais déjà elle tient dans sa main le petit bouquet de fleurs et de feuilles qu’elle glane chaque jour dans les jardinières municipales à l’abandon. Un pissenlit, le rose pâle d’un bougainvillier et quelques branches de poivrier. Où sont les autres? Demande t-elle, dîtes-moi, est ce que tout le monde dort? Elle  vacille au milieu du vide, comme quelqu’un qui perd l’équilibre et lorsqu’on lui explique la maladie, le confinement, ses yeux s’embuent puis elle hausse les épaules et file, incrédule,  à travers les ruelles sombres à la recherche « des autres ». Qui oserait l’enfermer de force, sa tête est depuis si longtemps confinée dans les brumes qu’on la laisse déambuler, seule et désemparée.
 
L’épicier ouvre ses portes. Il est parti bosser sur le continent pendant 20 ans ce qui lui a permis d’acheter son échoppe. Grand sourire mais la rage du désespoir sous l’effort,  il empile des packs de boissons et des cageots de légumes plus très frais que personne n’achètera.

La cour est froide, toute grise sans les voitures qui s’y garent habituellement. Quelques rats y font une prudente incursion.
Même la vieille Faustine en a oublié d’ouvrir sa radio à plein tube comme elle le fait chaque jour, histoire de rappeler au quartier qu’il faudrait se réveiller. Un homme a étendu une couverture rouge sur la rambarde écaillée de son balcon. Je reste un moment fascinée par cet éclatant carré de vie suspendu dans le vide.
19 heures, quelques nuages légers dessinent des plumes sur fond de ciel impudiquement bleu.
Une femme  applaudit à sa fenêtre pour remercier les soignants qui triment pour nous, je la rejoins, puis une autre personne vient aussi taper dans ses mains, timidement. Petit à petit nous serons plus nombreux. La femme nous remercie, elle travaille aux Urgences, des larmes d’émotion et de fatigue coulent sur ses joues. Nous habitons presque face à face, c’est la première fois que je la vois et la première fois que nous nous parlons. En ouvrant mes persiennes ce matin, j’ai levé les yeux vers sa fenêtre.
Respect madame.

Pépère

11 novembre, 9 heures du matin.
Le quartier engourdi sort de sa torpeur au clairon insistant et rageur d’un avertisseur sonore. Des visages encore ensommeillés, cheveux en bataille pointent aux fenêtres pour s’assurer que c’est bien toujours le même qui offre son concert des jours fériés et des dimanches. Oui, c’est bien lui : pépère en personne, celui qui, par méfiance, range toujours sa belle automobile gris métallisé devant sa porte dans la ruelle sans issue afin que rien de mal ne lui arrive. Pépère, sûr de son bon droit car il est né dans cette rue il y a … ouf, oui,… au moins, ne digère toujours pas que des « étrangers » : ceux qui habitent le quartier mais ne sont pas natifs précisément de sa rue, aient le culot de se garer dans son impasse. Alors, chaque dimanche et jours de fêtes, pépère fait sa crise dans sa chemise bien repassée des grands jours car pépère ne sort carrosse et liquette blanche que pour les grandes occasions.

Planté dans la cour, il scrute les volets qui se referment sans bruit pour y débusquer les coupables. Qui a encore osé se garer derrière lui? Trois voitures l’empêchent de reculer et trois autres sur le côté lui interdisent la moindre manoeuvre. Pris au piège, pépère coincé éructe, jure, s’emplit d’amères rancunes qui lui jaunissent le teint.

Pépère cherche à prendre quelqu’un à témoin de sa déveine hebdomadaire, quelqu’un qui va rouspéter et s’indigner à l’unisson en sa compagnie et compatir à ses malheurs. Mauvaise pioche, c’est moi qui passe à ce moment là et il vient de se souvenir que deux heures auparavant, nous avons eu des mots, lui et moi, lorsqu’il a chassé à coup de pieds le jeune en galère qui dormait sur le seuil de ma porte, et à qui, « connasse » que je suis, j’ai offert un café et un croissant. Pas de chance. Mais voici qu’apparait, tout frais sorti du lit, un jeune malabar, hirsute et brun de poil, venu gentiment reculer son véhicule. Pépère qui jusqu’alors a contenu sa colère lui tombe dessus en l’insultant. Pépère sait qu’on l’observe derrière les jalousies, il fait le brave, il fait son numéro de kéké. Le costaud réplique en ravalant son sourire, le ton monte et pépère tombe la veste pour montrer du poing, sachant très bien que l’autre ne le frappera pas. « Viens te battre petit con » fait- il au garçon qui rigole devant ce coq quelque peu déplumé. Traînant savate, un petit groupe de personnes arrive sans se presser, clefs en main pour dégager leurs voitures Mais pas tout de suite. Un peu de tchatche, avant. Pour se moquer, un peu, pour bien commencer la journée, pour se venger aussi d’avoir été réveillé par le vacarme du « natif de la rue ». Discute, éclats de voix, gesticulations, mains qui parlent, rigolade, noms d’oiseaux, coups de gueules……

« Et où tu vas pépère, ce matin, que tu as l’air bien pressé, y a pas messe, ce matin?! »

« Où je vais? Ah! C’est sûr qu’on vous y verra pas, vous autres, là où je vais: je vais à la Commémoration de l’Armistice, moi, Môssieur! Je fais mon devoir, moâ!!! »

« Tu vas à l’armistice???!!! Bé, alors, pourquoi tu commences pas par nous la faire ici, ton armistice, ho! »…

Même jour, 10 heures 25, les moteurs démarrent, on laisse passer pépère qui va enfin pouvoir se rendre à la célébration de ce beau jour de paix.