Le trop


Je voulais y croire…

‌‌Il n’avait pas plu depuis des années. Notre terre autrefois si généreuse s’était d’abord craquelée comme pour mieux absorber la pluie quand elle viendrait,  mais la pluie n’était pas venue, alors les vents l’avaient réduite en poussière.
Nos maisons s’enfonçaient dans cette poudre et les hommes qui mouraient finissaient par s’y confondre, comme les bêtes.
Alors je suis parti.
Parce que je n’avais que quinze ans et encore assez de forces pour marcher.
J’ai marché longtemps dans la poussière, tellement longtemps. Je ne m’arrêtais pas de peur de me dissoudre à mon tour dans cette poussière.

Et puis je suis arrivé à la mer.
C’est beau, la mer, je ne l’avais jamais vue.

On était nombreux à monter dans le bateau. Quand on est arrivés au large, le passeur  a mis un canot à l’eau et a dit qu’on se débrouille avec. On ne tenait pas tous dedans et certains se sont noyés avant d’y parvenir.
On a dérivé. Longtemps. Les gens mouraient et on les jetait par-dessus bord. Sans larmes. On n’avait rien à manger, rien à boire et plus de larmes.
Un gros bateau nous a vus et nous a embarqués.
Là j’ai repris espoir.
Le pays qui a accepté qu’on accoste n’a pas voulu qu’on reste, alors je l’ai traversé. On m’avait donné des chaussures et à manger.
J’ai marché. Longtemps.

Et puis je suis arrivé là où il y a de la neige.
C’est beau, la neige, je n’en avais jamais vu.

Il fallait franchir un col avant d’arriver en terre promise.
Certains s’endormaient dans ce lit blanc et mouraient de froid. Il fallait se cacher pour éviter des groupes de miliciens qui nous donnaient des coups et nous renvoyaient d’où on venait. Je ne devais pas me faire prendre car je savais que je n’aurais pas la force de remonter.
J’ai été malin et j’ai eu de la chance, j’ai atteint mon but.
C’est une terre où il y a tellement d’eau qu’on la laisse couler pour rien et tellement de nourriture qu’on la jette quand on a plus faim.
C’est une terre où il y a de trop partout, mais les gens gardent le trop, même quand ils n’en font rien. Un tout petit peu de ce trop me suffirait.

Je vis dans une grande ville.
C’est beau, les grandes villes, je n’en avais jamais vu.

Les flics  me poursuivent parce que je n’ai plus de papiers, des gens installent des pics sur les bouches de chaleur, entravent les bancs où je pourrais dormir, des gars pleins comme des outres me bastonnent au sortir des bars la nuit et violent mes compagnes.


Je fais la manche, assis sur un trottoir, dans la poussière de tout ce trop.


11 réflexions au sujet de « Le trop »

  1. Dominique

    Vous êtes gais tous les deux aujourd’hui ! Et vous nous entraînez Marla et moi sur ces routes de misère…
    Le pire pour nous (tous) c’est notre impuissance devant ces afflux de malheureux. Impuissance totale, car même si tu peux aider quelqu’un, cette aide ne peut être que ponctuelle et ne change rien à l’affaire. Je me demande comment cela va finir… ou ne jamais finir et faire de plus en plus de victimes jusqu’à ce que la terre épuisée elle aussi, cesse de tourner.

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  2. gibulène

    poétiquement poignant ! un joli bout d’écriture pour décrire le sordide du quotidien pour lequel, individuellement, nous ne pouvons pas grand chose……. en même temps, j’ai essayé pendant 6 longues années de sortir quelqu’un (pas un migrant) du néant, et c’est moi qui ai failli couler et qui ai mis des années à m’en relever et des séquelles psychologiques encore présentes……… du coup ça rend frileux devant la misère humaine. J’avoue humblement que j’ai perdu mon âme de Don Quichotte 😦

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  3. almanito Auteur de l’article

    Tu n’as pas à avoir honte, c’est à tous ceux qui en sont responsables et à tous ceux qui ne font rien d’avoir honte. Tu penses, par rapport à la population européenne, ils ne sont qu’une poignée d’hommes tout à fait assimilables mais on sait que aussi que cela fait monter les extrêmes si on les accueille, donc la solution semble inextricable…

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  4. Quichottine

    Tellement vrai, hélas !
    Ceux qui ont tout n’ont pas encore compris que ceux qui n’ont rien ne sont pas des ennemis…
    Alors, il y a ceux qui font ce qu’ils peuvent, même s’ils ne peuvent pas beaucoup.
    Merci pour ce très beau récit.

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