Rue des lilas

C’était en 2018, Dominique et moi avions décidé de partir sur une phrase commune pour écrire un texte  » que ce passe t-il donc dans la si paisible rue des lilas? »
Celui de Dominique est ici

, https://dodomartin.wordpress.com/2018/11/19/rue-des-lilas/
voici le mien:

‌‌‌‌‌‌‌‌‌La petite rue des Lilas s’allongeait paisible entre les villas coquettes, long ruban d’asphalte planté de prunus, un rose un blanc tous les deux mètres,  qui au printemps se couvraient de fleurs que le vent d’avril balayait méchamment avant même que l’on ait le temps d’en profiter. Les carrés gazonnés devant les maisons recevaient alors la tendre jonchée,  seule fantaisie qui dérangeait pour quelques jour leur agencement sévèrement rectiligne.
Des messieurs très sérieux portant costume et gilet taillés dans des étoffes cossues sortaient chaque matin et rentraient de même le soir rejoindre des épouses accomplies, on y rencontrait aussi des personnes vivant de leurs rentes et quelques vieux colonels assez rassis pour être jugés hors service. Pas d’enfants, si ce n’est la petite Charlotte dans son  fauteuil roulant qui s’ennuyait ferme en compagnie d’ une tante,  nonne défroquée, tardivement mariée  à magnat des phosphates marocains  dont elle devint veuve au bout de 2 ans seulement. 
Mais ce qui donnait à la rue cette étonnante ambiance feutrée fleurant la naphtaline et la fesse serrée, c’était que ses habitants l’avaient ceinte d’un haut mur de béton qu’on avait peint en blanc et truffé de caméras dont monsieur Norbert, un ancien de Diên Biên Phu était chargé de la maintenance.
Oh je vous entends déjà vous offusquer et vous gausser, un poil ironiques: quelle sorte de gens s’estiment si supérieurs aux autres pour s’enfermer et se préserver ainsi?!
Détrompez-vous, ces gens n’étaient ni méchants ni hautains, ils avaient tout simplement peur et ils aimaient l’ordre et le silence. Un peu comme des cisterciens sans la tonsure si vous voulez.
On sortait peu de l’enceinte à part les hommes d’affaires qui se rendaient à leurs affaires justement, que l’on imagine bien volontiers juteuses à la Bourse de Paris,  et le dimanche où l’on se rendait à la messe de 10h45, ce qui faisait du midi tapant, juste le temps de récupérer le gâteau à la pâtisserie pour rentrer se mettre à table.
Alors me direz-vous, qu’est ce qui pourrait bien froisser le lissé parfait de la soie de la vie de ces gens comme il faut? Hum?
Comme le disait souvent et  le colonel Lambuche qui avait gagné ses galons en Algérie,  sis au six de la rue des Lilas, « C’est la vue du mur qui donne envie au bouc de se gratter »…
Un bouc?! S’exclamaient ces dames, « Mais quelle horrrrrreur!!! » Et les regards d’une délicieuse terreur mêlée d’un intérêt certain s’attardaient sur le mur.
En fait de bouc prurigineux, ce fut un petit garçon tout frisé aux joues brunes qui apparut un beau matin d’été.
Un petit gars tout crasseux et mal nippé avec son falzar tenu par une ficelle à rôti et sa casquette bleue brodée d’étoiles rouges bien trop large pour sa petite tête mais que les oreilles arrêtaient à temps pour laisser paraitre un pur regard d’émeraude. 
On s’étonna tout d’abord et Norbert fut expédié manu militari aux quatre coins du mur pour en inspecter d’éventuelles failles à la loupe, ce qui ne donna aucun résultat. L’enfant apparaissait, il était gentil et rendait même de menus services qu’on ne savait repousser devant le regard hypnotisant qu’il posait alors sur les personnes les plus vindicatives et résolues.
On finit  par s’habituer à sa présence et certains même l’attendaient avec impatience comme le vieil apothicaire aveugle pour qui il lisait le journal et surtout la petite Charlotte qui reprenait de l’appétit parce qu’il la faisait rire en sortant des ballons  et des fleurs de ses manches, et même des ribambelles d’oiseaux de ses oreilles, si bien que le docteur déclara qu’elle pourrait peut-être remarcher un jour si elle continuait à si bien évoluer. (ça sent l’happy end, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, mais non!)
Et puis  il ne revint plus. Après plus d’un mois d’absence, les gens de la rue des Lilas décidèrent de se rendre en délégation sur le campement de gitans situé à la sortie de la ville, d’où le petit venait certainement.
Lorsqu’ils y parvinrent les caravanes avaient disparu, ne restaient que les traces de roues dans la boue et tout au fond, assis sur un cageot de bois, un très vieil homme  au regard d’émeraude souleva sa casquette étoilée pour les saluer.



15 réflexions au sujet de « Rue des lilas »

  1. Dominique

    Et puisque tu emménages sur WP, mon commentaire comme un bon petit soldat suit les meubles :

    « Un ancien d’Algérie, un ancien de Dien Bien Phu, un mur… et tu appelles ça une petite rue tranquille ? Mais on est à la frontière du Mexique, là ! Heureusement qu’il y a un gentil petit passe-muraille ! J’aime bien ce genre de chute aux histoires… »

    Et à propos de Dien Bien Phu, ça fait deux fois aujourd’hui (avec Salgreen) que l’on remet cette défaite sur le plateau !

    Répondre
  2. karouge

    Ce texte n’a pas pris une ride (depuis 2018), contrairement à nous, qui n’avons connu ni Dien Bien Phu ni l’Algérie (sauf mon père, qui ne nous en parlait jamais) . Des gosses aux visages magnifiques, délurés, vifs et curieux, aux yeux émeraude, j’en ai croisé (quand je travaillais) sur les décharges publiques de mon petit pays. Maintenant, chaque année, me reste les lilas du jardin, leur parfum… et mon cœur qui bat de se savoir encore vivant.
    Merci Almanito!
    PS: je lirai le texte de Dominique demain, après la grasse mâtinée dominicale!😉

    Répondre
    1. karouge

      j’ai tellement envie de croissant que j’irais en décrocher un de lune, qu’importe qu’il soit du premier ou du dernier quartier!

      PS: j’aurais bien aimé participer à ce jeu !

      Répondre
  3. Ping : Lilou, rue des Lilas – le petit karouge illustré

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