L'auxiliaire de vie

Elle était  l’héroïne des petites filles sages d’une autre époque, l’arrière grand-mère de la falote poupée Barbie. Seule « BD » que nous eûmes le droit de lire, petites, nous nous battions pour imiter la Marquise de Grand-Air dont les mimiques affectées nous faisaient rire, et plaignons cette pauvre Bécassine qui se prenait régulièrement les pieds dans la trame de ses idées aussi saugrenues que bien intentionnées.

Bien des années plus tard, Bécassine reprit du service et ce fut sans doute là, l’une de ses plus pénibles aventures, quand je l’extirpai d’une vieille malle pour la donner à ma mère afin de la distraire sur son fauteuil roulant.
Elle fut accueillie à bras ouvert, reconnue dans l’instant- alors que je ne l’étais plus depuis lustres, serrées entre des mains tremblantes d’émotion et gratifiée de grands sourires heureux et satisfaits.
Dès lors la poupée de chiffon fit partie intégrante de nos vies, du lever au coucher, en passant par les douches et les repas. Bécassine apaisait, partageait les petits bonheurs et les moments difficiles, toujours disponible, se déplaçant même lors des séjours à l’hôpital. Installée en face d’elle sur la table, elle écoutait avec bienveillance les longs monologues inarticulés, les babillages d’une vieille dame qui n’avait plus ni  jambes, ni raison, ni  parole audible, acceptait sans broncher, selon l’humeur du jour, les coups de fourchettes rageurs qui transperçaient ses entrailles de mousse et les baisers les plus fougueux sur le bout de son nez. Bécassine partageait les jours heureux comme les grandes souffrances et resta stoïque même quand une fracture du col du fémur lui valut une jambe déchiquetée, toujours à coup de fourchette, arme décidément devenue redoutable, depuis la prudente disparition des couteaux.

Je songeais à ma grand-mère, si douce et belle sur la photo, une main posée sur le bras de mon grand-père. Je ne l’avais pas connue, mais je ne sais par quelle détour de la pensée et de la tristesse, je me sentais par moment proche d’elle. Nous partagions, elle et moi cette personne qui avait été sa fille, et qui était ma mère. Elle avait pris soin de sa fille, comme le font toutes les mères, avait fait en sorte qu’elle vive et moi, 70 ans, plus tard, je prenais le relai alors qu’elle était redevenue semblable à un petit enfant, fragile et vulnérable.
J’imaginais ma mère enfant. Ses colères, sa tendresse, ce caractère volontaire et fort  que dénonçaient un front haut et des yeux noirs.

« Dis-donc, mamie, ça n’a pas dû être simple tous les jours, hein? » disais-je à ma grand-mère les mauvais jours, quand exaspérée, je ne maîtrisais plus « notre » rebelle.

La journée terminée, Bécassine n’en avait cependant pas fini: fauchée en douce pendant la nuit, elle se retrouvait souvent, toute habillée, dans la machine à laver puis coincée entre deux tuyaux brûlants de la salle de bain pour être à nouveau prête à reprendre du service, propre, sèche et raccommodée dès le lendemain. Pauvre Bécassine, si patiente.
Je l’ai parfois soupçonnée de penser que finalement, oui, la vie était plus simple chez madame la Marquise de Grand-Air…

14 réflexions au sujet de « L'auxiliaire de vie »

      1. Dominique

        Mais oui je sais qu’il y a une petit cœur qui bat la chamade là-dessous ! D’ailleurs je voulais te dire qu’on aimerait presque être la cousine de ta Bécassine ! je dis « presque » parce qu’il y aurait des mauvaises langues qui pourraient attraper la perche ! 😉

      1. almanito Auteur de l’article

        Parfois la validation est longue, tu es peut-être partie trop tôt…
        Repose-toi. Je viens d’applaudir à la fenêtre, les cloches et les cornes de brume des bateaux s’y sont mis aussi 🙂

  1. Quichottine

    Tendre et émouvant… j’aime énormément.
    Je ne sais qu’ajouter. C’est juste que tu as ravivé d’autres souvenirs.
    Merci pour tout.
    Prends bien soin de toi.

    Répondre

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