Stand by me

‌‌‌Comme à son habitude, Jack quitte son domicile au petit matin, les poings fourrés dans les poches latérales de son blouson de toile, il tourne le dos au soleil qui pointe le nez déjà derrière les montagnes pour s’enfoncer dans la ville encore dans l’obscurité. Il n’aime pas la nuit, il ne l’a jamais aimée, mais le temps qu’il fasse les 6 kms qui  séparent  sa piaule de la ville, le jour sera levé quand il arrivera dans le centre. D’ailleurs on voit déjà de petits lacs de lumière s’allonger sur l’eau, qui vont s’étirer jusqu’aux quais puis venir jouer sur les premières façades.
La 4 voies est déserte, Jack la traverse allègrement dans la diagonale car au petit matin, quand tout le monde dort, un sentiment de surpuissance allège ses godillots et l’adoube roi du monde pour quelques instants. 
Il rejoint le bord de mer, c’est sa routine. En passant il va réveiller les merles réfugiés dans les taillis de lentisques et contempler les petits bolides à moteur qui somnolent encore tout pâles sur l’eau noire, qu’on verra plus tard faire des aller retour éffrénés et bruyants sous un soleil de plomb. Mais pour l’heure, tout est quiétude et sérénité. Jack accélère le pas en respirant l’air iodé à pleins poumons quand au loin, sur la plage, près des baraquements militaires désaffectés, un remue-ménage l’intrigue. Vivent là ces sdf qu’on ne voit jamais en ville, les délaissés parmi les délaissés, bouffés d’alcool et de drogue, violents sans raison,  que même la police rechigne à approcher et laisse vivoter d’obscurs trafics. Tant qu’ils ne gênent personne, ils ne font de mal qu’à eux-mêmes…
Intrigué par cette agitation inhabituelle, Jack approche sous couvert de l’épaisse haie de lauriers. Sa tête d’alcoolo rougeaude dépasse à peine des fleurs roses et blanches des arbres et ce qu’il voit alors lui coupe les jambes.
Un homme   se balance à la poutrelle d’un bâtiment en ruine tandis que la bande s’affaire à récupérer des trucs en tas sur le sable avant de déguerpir. Jack ne distingue pas qui est au bout de la corde mais il voit un chien massif qui ne peut être, d’après la taille, que Jules, le chien de celui qu’on appelle par le métier qu’il exerçait autrefois: le charpentier, faute de connaitre son nom. Jules pour l’heure hurle à la mort et semble se débattre pour arracher le lien qui le maintient attaché à d’importants rochers brise-lame.
Le coeur battant, Jack court le long des haies de verdure qui cachent les barbelés encerclant la base militaire d’autrefois. Les bâtiments abandonnés s’écroulent toujours mais les barbelés tiennent, malgré les vents, le sable et les embruns et Jack doit les contourner, puis encore courir sur le sable qui va  ralentir sa course pour rejoindre le type au bout de sa corde. Il court, Jack, mais bien avant d’arriver, il sait déjà qu’il est trop tard. Jack s’écroule sur le sable, hors d’haleine, à peine capable de regarder le corps sans vie qui semble flotter entre mer et montagne. D’un coup de canif, il libère Jules qui a compris, lui aussi et reprend sa marche vers la ville.
Il ne dira rien. A quoi bon? Pourquoi les gens s’intéresseraient-ils à un macchabée au bout d’une corde alors qu’ils  l’ignoraient vivant?
Le charpentier qui n’était ni un ange ni un démon avait choisi de vivre en marge de la société et Jack pense qu’il aurait voulu qu’on lui foute la paix aussi une fois mort. Mais tout de même, il est sonné, Jack,  il se sent saoul alors qu’il n’a encore rien bu. Il pense au chien aussi, pauvre clébard  gentil, il pense à cette femme qui vient souvent voir le charpentier. Une petite bourge jolie comme un coeur qui dépense ses sous à acheter de la bouffe, des fringues et même des lits pliants  à tous ces mecs qui dorment dehors. On dit qu’elle est artiste, qu’elle fait des costumes pour les théâtres amateurs, qu’elle prépare des fêtes et qu’elle danse toute la nuit jusqu’à s’écrouler de fatigue. On dit aussi qu’elle a plein d’amants, qu’elle vit avec un vieil hongrois plein aux as qui ne sort presque jamais. On dit tant de choses mais Jack en y pensant sourit tristement, lui,  il sait bien qui elle aime… qui elle aimait…
Arrivé en ville Jack se dirige droit chez Zé qui tient l’épicerie du coin. Zé fait crédit les mauvais jours et le fournit en bière jusqu’à plus soif, c’est à dire jusqu’à ce que le soleil commence à se coucher, heure à laquelle Jack rentre chez lui avant la tombée de la nuit qu’il craint.
Il va boire aujourd’hui plus qu’à l’accoutumée, pour que les bières lui fassent oublier ce qu’il a vu.
Sur le marché, on se bouscule. Deux paquebots ont dévidé des hordes de touristes obèses dans des chemises chamarrées qui déambulent d’un pas hésitant entre les étals de charcuteries suantes et les fruits d’été. Le soleil avale sans pitié les couleurs des façades aux persiennes fermées. On se dispute les bancs en s’épongeant le front d’un air las et dégoûté. Jack regarde la scène de loin en tenant haut sa canette entre le pouce et l’index, petit doigt en l’air, geste presque féminin,  comme pour dire « santé à tous! ».  Il salue, le regard droit planté dans les yeux des gens en inclinant légèrement la tête. Grand prince, c’est son élégance qui contre toute attente méduse et séduit le passant.
Et puis sur le coup de 11 heures, sur un bout de trottoir bondé près du marché, le voilà qui chante, mais qui chante à tue-tête, la voix rauque  en roulant les R comme on les roulait  autrefois ici: Stand by me. Le rythme, la note et les paroles y sont. Les gens se retournent, un cercle se forme autour de Jack, maigrelet dans son blouson fermé jusqu’au cou qui chante en regardant très loin devant lui, sa canette entre deux doigts. Nul ne lui connaissait ce talent et encore moins ce répertoire. La stupéfaction est telle qu’un silence s’impose à la fin de la chanson. Jack semble se réveiller. Etonné du monde qui l’entoure, il dit: « voilà » et tourne les talons en direction de la boutique de Zé.
Plus jamais on entendra Jack chanter.

Les années ont passé.
On a nettoyé la plage des baraquements et des barbelés.
Jack a toujours peur de la nuit.
Elsa  a pris Jules avec elle ainsi qu’elle l’avait promis au charpentier quand, préparant « un coup risqué » il le lui avait demandé. Elle s’occupe toujours des gens. Elle semble voler sur ses talons hauts, on la voit un peu partout, attentive, compatissante, efficace,  flanquée d’un molosse quatre fois gros comme elle qui ne la quitte jamais.
Elle danse toujours la nuit,  moins souvent, les cachetons et l’alcool qu’elle prend pour oublier ont rendu son visage bouffi et pâle.
Plus jamais elle ne va sur la plage où l’on a tué son amant.

11 réflexions au sujet de « Stand by me »

  1. Gabrielle Segal

    Vous avez le don de rendre vos personnages « visibles », palpables et pleins et de raconter des histoires comme on filme. Moi j’aime beaucoup ce Jack et cette Elsa et j’ai de la peine pour le charpentier. C’est ce que font les belles histoires, elles deviennent, ou redeviennent, vraies.
    Merci de nous donner votre travail à lire.

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    1. almanito Auteur de l’article

      Merci Carnets, mes histoires partent souvent de faits réels, il me faut du temps pour accepter et « digérer » ce que je vois avant d’essayer de construire quelque chose autour sans trahir..

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  2. almanito Auteur de l’article

    Des vies toujours au bord du drame, de ce fait ces personnes en marge sont peut-être plus vivantes que nous d’une certaine façon, parfois je me demande…
    Merci Marla

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  3. Dominique

    Il y a tant de mondes dans ce monde ! Tant de mondes qui s’ignorent ou se suffisent… Et puis il y a des Elsa… pour humaniser l’ensemble des mondes.
    Encore un bien beau texte Alma. Bravo !

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  4. almanito Auteur de l’article

    Oui tu as raison, des mondes dont on a l’impression que parfois ils pourraient s’ouvrir aux autres grâce à ceux qui parviennent à ouvrir des brèches mais…
    Merci Dumé

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  5. Ping : QUAND JE N’AI RIEN À DIRE… – UN ESPRIT SAIN DANS UN CORSAGE

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