Parenthèse

Les deux pigeons patientent sur la margelle. Ce sont eux qui attirent le regard au deuxième étage de cette maison étroite et haute, celle qui fait le coin de la ruelle qui grimpe si fort que souvent on l’évite.
Sous les persiennes entrouvertes des mains fébriles, un peu tremblantes,  s’efforcent de broyer une biscotte. Un visage apparaît, encadré dans le battant du volet relevé, celui d’une vieille femme, qui regarde ses protégés ripailler des miettes si patiemment attendues.
La ville s’éveille doucement, le jeu des croisées qu’on ouvre étire au hasard la lumière du soleil sur la façade lépreuse. La vieille hoche la tête à l’adresse de sa voisine d’en face, pas de bonjour sonore, les voix ne portent plus, pas de signe de la main, on économise le geste comme le pain, et puis  à quoi bon? Une vie de face à face muet, chacune dans son repaire qu’on maintient jalousement à l’ombre des regards, même et surtout de ceux que l’on connaît depuis l’enfance. 
On se regarde chaque matin comme on se regarderait dans le miroir dont on a nul besoin, c’est sur l’autre qu’on scrute la trace grisâtre des jours, qu’on détecte l’affaissement des chairs et le progressif délabrement de l’être, la vie qui fuit sans grâce.
Les mâchoires édentées rapprochent les nez des mentons, les visages ont perdu leur couleur comme sur les vieilles photos jaunies au dessus de la cheminée, pâlies dans la lumière. Seuls les regards restent acérés, comme ceux d’ oiseaux de proie prostrés sur leur aire guettant le premier signe de défaillance qui aura raison de l’autre.
Quelque chose fait tic tac dans chacun des logis, le réveil datant d’après guerre chez l’une, qui s’arrête, parfois, sait-on pourquoi, et l’horloge gagnée à la loterie d’une foire campagnarde chez l’autre. Chez les deux la cafetière italienne sur le coin de l’évier, le café de la veille qu’on boira froid pour ne pas le perdre et le calendrier des postes d’une année révolue dont on n’a jamais tourné les pages.

Une jeune femme  dans un habit de jogging moulant, ses cheveux lisses et noirs ramassés dans une cotonnade rouge, adresse un sourire rapide à la vieille aux pigeons. Un sourire sans importance, le sourire un peu automatique de la fille bien dans sa peau qui a déjà gravi la côte et  oublié et la vieille et ses pigeons. La vieille la contemple d’abord incrédule, connait-elle cette personne? Non. Alors…Ce sourire? Puis,  comme une parenthèse furtive, un sourire un peu grimaçant enfin se dessine entre les lèvres rentrées.

13 réflexions au sujet de « Parenthèse »

      1. Dominique

        Tu vas dans ton tableau de bord. Tu cliques sur « apparence » et de là sur « wigget » et tu installes le widget adéquat. Tu verras tu as un tas de choix de widgets, tu choisis ceux qui intéressent et hop le tour est joué !

      2. Dominique

        Te voilà à jour ! Tu verras avec les widgets tu peux ajouter des tas de trucs qui pour la plupart ne servent à rien vraiment, mais c’est amusant… surtout à les titrer ! Bonne nuit !

  1. Laurence Délis

    Ton portrait est d’un réalisme saisissant ! Toujours très visuel dans le descriptif, je ne saurais pas dire pourquoi ce soir j’y lis aussi une forme expressive colorée. Ici la patine tend vers le grisâtre, jusqu’à la parenthèse où émerge un léger voile rosé…
    C’est une palette intéressante 🙂
    Bref, j’ai beaucoup aimé !

    Répondre
  2. Quichottine

    C’est une très belle parenthèse que j’ai découverte avec un grand plaisir.
    Merci, almanito.
    Je te souhaite un bon bout d’an et que les mois à venir t’apportent le meilleur.

    Répondre

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