Le radeau

Le trafic n’a pas cessé depuis plusieurs jours maintenant. Zach et ses potes ne voient pas la file ininterrompue de voitures surchargées qui s’en vont prendre l’autoroute des vacances d’où ils se trouvent, mais ils les entendent, comme un gros bourdonnement d’insectes insistants. Par contre, couchés comme ils sont sous les arches du pont, ils ont la vue directe sur le panneau que les gars de la DDE ont installé depuis trois semaines: un ciel bleu comme ils ne se souviennent plus d’en avoir vu et un hamac blanc comme du sable doux qu’on égraine entre ses doigts, blanc comme les façades éclaboussées de soleil qu’on voit sur les dépliants de l’agence de voyage de la rue de Bercy et puis cette indication écrite en grosses lettres noires: 7573 kms.

Fredo s’étire puis se redresse sur ses coudes en mâchonnant un brin d’herbe.
-Sont où les aut’?
-Ch’sais pas au juste, le môme doit être avec sa greluche, la nouvelle qui bosse au troquet de la rue des Bûchettes, pis le Vince i doit cuver kek part, quand j’l’ai quitté hier, il éclusait sec, jamais vu un gars asphyxier le Pierrot comme i fait, çuilà!
-Et l’curé? (le curé, c’est l’intello du groupe, il s’appelle Lacroix, ce qui lui a valu ce surnom qui ne lui plaît pas vraiment)
-ça, l’curé, seul le bon dieu sait où il est et encore… Faudrait ben qui r’vienne quand même…pour le radeau…
-Pace que t’y crois, toi, à c’t’histoire de radeau, toi?
-Ben ouais, pourquoi pas?
-Pourra dire en tout cas qui vous aura fait gamberger, c’foutu panneau, moi j’y crois que dalle. L’curé i vous mène tous en bateau c’t’un faiseur d’almanach ton curé, s’tu vois c’que j’veux dire mon gars.
-Dis donc, mon Pierrot, intervient Zach, ch’sais pas si c’est un faiseur d’almanach, l’curé, mais t’étais ben content l’aut’jour, quand i t’a tiré d’la mouise avec les loubards! Hein! Qui c’est qu’a sauvé ta peau d’hareng, dis voir un peu!
-Quoi donc? fait Fredo, ch’suis pas au parfum, là, c’est quoi, c’thistoire de loubards?
-Nan, avec le curé, on avait dit qu’on en parlait pas, pour pas qu’y ait de discute, mais tant pis: l’aut’jour, c’t’abruti d’Pierrot i s’est trouvé à République, y avait une rixe entre gars d’la zone. Pendant la bagarre, y en a un qu’a fait valser un paquet dans l’caniveau quand les poulagas ont embarqué tout l’monde et cet ahuri, il est allé le ramasser.
-Et y avait quoi donc dans c’te paquet?
-Devine! Y avait pour une fortune de ganja, tiens! Môssieur voulait se faire son p’tit pactole en douce, tu comprends…Seulement voilà, comme les keufs ont rien trouvé, i z’ont relâché les mecs au petit jour, et crois-moi qu’i z’ont eu vite fait de l’ retrouver l’Pierrot avec son air con. Et l’Pierrot, i lâchait pas l’affaire, même avec tous ces types qui l’encerclaient. Si l’curé était pas intervenu à c’moment-là, i s’faisait trouer la peau comme une passoire! Même qu’i s’est pissé d’sus de trouille!
-Ha non! j’m’ai pas pissé d’sus, t’en rajoutes, là, mon salaud! Attends voir, tu veux t’battre, c’est ça?
Le Pierrot retroussait ses manches quand Vince a fait diversion en arrivant, titubant, la barbe en couenne de lard et les yeux chassieux, suivi du curé vêtu d’une chemise claire, la toison fraîchement élaguée.
-T’arrive bien Curé, kek t’as fait tes douilles, t’es passé sous la tondeuse, pis t’es prope comme un monsieur, c’matin!
-Fallait bien présenter, ch’suis allé au grand magasin acheter du matos pour les radeaux.
Dans le grand sac qu’il pose sur le sol, il y a plusieurs rouleaux de chatterton, de la ficelle agricole, du tabac et de quoi nourrir la compagnie pour la journée. Zack en est tout chamboulé et la tenue du curé l’intimide:
-Mazette, curé, t’es une vraie perle, t’en as fait des frais, comment k’t’as fait, t’es chargé de biftons comme un crapaud de plumes?!
-T’occupe, ça, c’est mon affaire. Bon, les gars, on en est où de la récup’ de bidons? C’est qu’il va falloir un peu s’activer si on veut en profiter avant l’hiver. Les palettes, c’est bon, on a le compte, mais les bidons, c’est presque le plus important…
-Dis, l’curé, 7573 kms, ça va jusqu’où?
-Ch’sais pas au juste, mais p’têt bien Cuba…
Le coeur des anges s’exclame: CUBA? …et chacun de rêver et voilà le Pierrot qui s’empare du Vince encore mal remis de sa cuite pour l’entrainer dans une danse à la diable et Zack qui se marre en claquant dans ses mains.
-Et dis, l’curé, Panama, on pourrait y aller, à Panama?
-Nan, Panama, c’est bien plus loin.. Pourquoi, t’as des éconocroques à placer?
On s’esclaffe, c’est la meilleure de la journée. Puis le calme revient. Ils sont là, tous, sauf le môme, au bord de la petite rivière qui coule, sale et grise sous les arches sombres du pont.
-On ira pas, fait Zack en triturant un brin d’herbe, on ira jamais au pays des hamacs et des filles dorées, hein, l’curé.
-Sûr, qu’on ira pas. Pas si loin. Mais Nogent?…. Nogent…ça vous dit pas? Avec les radeaux… Nogent…hein? –

Cette petite histoire fait partie d’un livre réalisé en partenariat avec l’association RÊVES, à l’initiative de Quichottine qui réunit chaque année une centaine de blogueurs écrivains, peintres, photographes amateurs afin de financer le rêve d’un enfant malade.

http://www.reves.fr/

Le blog de Quichottine: http://www.les-anthologies-ephemeres.fr/

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