Traces


Elle m’était apparue au petit matin, bien avant que le jour ne se lève, tournant en rond sur le mur de la chambre, hésitante, un peu fluette. Je retenais mon souffle pour ne pas la faire fuir et je l’observais prendre peu à peu de la consistance et un éclat particulier qui m’étonna et m’enchanta à la fois. Elle se mit soudain à zigzaguer, s’arrêta comme pour réfléchir avant de prendre une décision.

Je choisis cet instant de pause pour me lever sans bruit, en semi apnée pour m’en approcher et la saisir doucement. Sans doute fus-je assez maladroite car elle s’esquiva en décrivant un élégant arc de cercle à travers la pièce, laissant sur son passage une poussière dorée d’étoile qui se dégrada au contact de mes doigts.
Je connaissais ce phénomène et en conclus qu’elle devait être encore très jeune et inexpérimentée pour semer de façon aussi légère sa substance dans les airs.

Un léger soupir m’échappa qui la fit s’enfuir dans le séjour, virevoltante, joyeuse, presque insolente.

J’avais à faire à une coriace.

Puis je ne la vis plus. J’arpentais la pièce nerveusement pour la déloger de sa cachette lorsqu’elle jaillit de la bibliothèque, vibrionna autour de ma tête pour me narguer et décampa dans le couloir. Assise sur une chaise en signe de paix je lui parlai doucement, lui expliquai sur le ton de la supplique que je ne lui ferais aucun mal mais que je devais l’attraper, que j’avais absolument besoin d’elle. Têtue, elle restait planquée dans un recoin et je me résignai à prendre le filet à papillon, chose que je déteste, préférant toujours qu’elles me rejoignent de leur propre gré.
Je réussis à la coincer dans l’angle de la porte sans la blesser. Les mains tremblantes, j’essayai de la ramener vers moi mais la belle se démenait comme une diablesse si bien qu’elle finit par se dégager, bourdonnante de colère et qu’elle décampa en ricanant par la fenêtre ouverte, profitant d’un espace laissé libre par le vent dans la moustiquaire.

Je dévalai les escaliers quatre à quatre, à peine habillée et la poursuivis dans la rue. Le jour commençait à se lever et j’avais de plus en plus de mal à la distinguer, car si lumineuses soient-elles dans le noir ou même dans la pénombre, elle deviennent quasiment invisibles à la lumière. Néanmoins je distinguai ses traces dans le sable et suivis sa cavale en observant les oiseaux qu’elle effarouchait à son passage.

Je la retrouvai dans le maquis, batifolant autour des lentisques, s’enivrant de rosée et de parfums sauvages dans des touffes de lavandins. A ma vue, elle plongea dans les fourrés. J’attendais, hors d’haleine, tentant de la voir dans l’épaisse végétation. En tendant l’oreille, je la localisai enfin, emberlificotée dans une toile d’araignée géante, s’égratignant dans sa rage aux épines des ajoncs. « Te voilà bien embringuée, maintenant », remarquai-je avec une pointe de satisfaction ironique. La pauvrette se tortillait dans tous les sens, désespérée. « Allez, reste calme tu vas te déchirer, je vais te sortir de ce pétrin, mais tu me promets ensuite de rester avec moi.. » Elle acquiesça avec soumission tout en m’enjôlant d’un baratin à faire pleurer le plus sanguinaire des assassins, m’embobina en me montrant son joli profil tout contrit, minauda en susurrant de douces excuses pendant que je l’extirpais délicatement de sa prison.

Je n’eus pas le temps de profiter de mon bonheur de l’avoir enfin au creux de ma main, qu’elle décampa aussi sec pour se diriger droit vers le large et s’évaporer définitivement en me laissant sur les doigts de petites traces toutes noires.

Elle était pourtant bien brillante et bien séduisante, quand elle m’était apparue, au petit matin, bien avant que le jour ne se lève, la petite idée..

8 réflexions au sujet de « Traces »

  1. almanito Auteur de l’article

    Merci Frog, tiens je n’y avais pas pensé mais c’est vrai qu’elle a l’obstination de la petite chèvre de monsieur Seguin qui occasionna ma première révolte enfantine: j’ai massacré le livre après avoir lu la fin 🙂 !

    Répondre

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