D’argile

Une chaleur brutale s’était abattue sur nous du jour au lendemain. D’un printemps maussade et frais, on était passés à l’été.

Le soleil   arrachait de la mer froide comme des fumerolles  qui avaient  envahi le port puis toute la ville, donnant l’impression que l’eau et le ciel se rejoignaient pour ne former qu’une vaste cuvette de vapeur que la montagne à l’arrière bloquait.

Les premiers estivants étaient déjà arrivés et les autorités de la ville avaient donné le coup d’envoi de la saison touristique : première nocturne enflammée et concerts divers et variés en différents points du quartier historique.


J’avais échappé aux équipes de ramassage qui déplacent les SDF vers l’extérieur de la ville pour l’été. C’est que j’ai besoin de la ville pour survivre parce que j’y trouve des occupations à droite à gauche. Au petit matin, c’est les cageots à transporter au marché,  ou bien un coup de balai à donner sur quelque  terrasse de bar, ou encore une vitrine à laver. J’en récolte de petites pièces par-ci par-là et je m’offre des fruits, un croissant frais, ça me va. Si la matinée n’a pas été fructueuse, l’après-midi, je fais la manche. J’évite la plupart du temps.

Ce soir-là je m’étais dégoté un refuge pour la nuit au fond d’ une cour sombre, à l’abri d’un rocher presque invisible de la rue, un tendre coin d’herbe humide où cavalait une famille de rats que mon chien délogea illico. Je m’éloigne toujours de la foule, surtout en été, quand la chaleur mêlée à l’alcool échauffe les esprits. Je crains les bagarres et, quoi qu’il arrive, je serais un suspect idéal si l’on me cueillait traînant au milieu de la multitude. C’est pas que j’aie peur, j’ai mon schlass bien au chaud au fond de ma poche en cas de besoin mais je rechigne à m’en servir, je suis un non-violent qui tiens à la vie, c’est tout.

Socrate s’allongea contre moi comme toujours. On peut dire qu’on fait corps tous les deux. Tellement fusionnels qu’on ressent les tensions, les peurs et les joies l’un de l’autre. Toujours à l’affût, ce chien, pas bagarreur non plus mais prêt à la  seconde quand il faut  faire face ou au contraire déguerpir. Les gens disent qu’on se ressemble et c’est vrai:  même corps long et musculeux, sans un poil de graisse avec le museau pointu et des yeux intelligents. On est pétris de la même argile je crois. Bientôt j’aurai une piaule fixe, les gens de l’assoce me l’ont promis depuis que j’ai été embauché à la manutention dans un magasin tous les matins.  Une carrée pour dormir, un coin-cuisine et une douche avec une porte palière qu’on ferme à clef pour pioncer tranquille et mon chien pourra enfin faire des rêves de chien. C’est tout ce dont on a besoin tous les deux : de paix. Pour le reste j’ai ma musique et le bistrot qui met des bouquins à disposition. Je lis de tout. Tout m’intéresse.

Soudain je sentis Socrate frémir contre mes côtes, un type se radinait, pas stable sur ses guiboles, et qui finit par s’écrouler contre un mur, à ras d’une marre d’eau stagnante. Un Hongrois échappé des griffes d’Orban depuis que celui-ci a décrété la « criminalisation du sans-abrisme » à Budapest et ses alentours. Là-bas, Tu te retrouves en taule en un rien de temps, simplement parce que tu dors dehors, tu subis sévices et vols, confiscation du peu que tu possèdes et pour compléter le tableau, tu récoltes une amende. Lui, il a réussi à filer, comme beaucoup d’autres. Bien contents de se débarrasser des gens comme nous, les « démocrates ».

C’est un petit gars pas costaud, on dirait un gosse qui n’a pas fini sa croissance avec des mollets maigres et lisses comme ceux d’un premier communiant. Dans sa tête non plus, il n’est pas fini. Une bouille ronde avec des yeux bleus étonnés qu’il ferme à demi pour reluquer les femmes par en-dessous en rougissant. L’alcool l’arrange pas non plus, il démarre à la bière dès le matin et quand il a faim, il s’empare d’un sac poubelle  dont il sort à pleines mains des choses dégueulasses qu’il lape goulûment, mais cette nuit-là, il était tellement poivré qu’il sombra aussi sec dans le sommeil.


Une voiture s’avança dans la ruelle tous phares éteints et stoppa. Des gars à la carrure de déménageurs déboulèrent, redressèrent le Hongrois et l’emmenèrent manu militari dans la rue adjacente. Le gars râlait un peu, à demi conscient. Socrate et moi, on retenait notre respiration : pas question que ces mecs détectent notre présence. Les musclés revinrent quelques minutes plus tard, enfournèrent le p’tit mec à l’arrière de la bagnole avant de démarrer fissa. Je somnolai toute la nuit, impossible de vraiment dormir après ce drôle de manège. Socrate aussi restait tendu, inquiet.

 
Au petit matin les r’voilà, éjectant le Hongrois et repartant sans bruit. Le mec, complètement dessoûlé et sapé de neuf tourna les talons aussi sec et se dirigea vers son QG, du côté du boulevard, près de l’épicerie où il se ravitaille en bière.

Je ne compris que plus tard le fin mot de l’histoire. En fait, il ne s’agissait que d’un sordide trafic avec les trois sous de solidarité qu’on octroie à ces pauvres types tous les mois, magouille souvent orchestrée par des compatriotes  plus malins et qui s’en sont un peu mieux sortis. Le gars est pris en main, lavé et habillé de propre, dessoûlé de façon à être présentable pour aller retirer ses des picaillons qui lui sont immédiatement confisqués à la sortie, même si parfois on veut bien leur laisser un petit billet, juste de quoi se payer la biture pour oublier.  Quoi de pire qu’un pauvre pour exploiter encore plus pauvre?


Navré de cette triste histoire, je pris soin désormais de rester à l’écart de ce pauvre type et de ses « copains ». Le temps passa…

Mais un jour, alors que je baguenaudais entre les lentisques et les cistes qui peuplent les collines en surplomb de la ville, juste au-dessus de moi, à quelque mètres, je le vis : il était là, le Hongrois, entre deux rochers ocrés d’or par le soleil, un Hongrois fort affairé, semblait-il.

Je connaissais bien l’endroit pour y avoir fait halte assez souvent, une vieille bergerie abandonnée qui ne serait bientôt plus qu’un amas de pierres sèches au bord d’un sentier poudreux. La végétation n’y avait pas repris ses droits comme pour laisser intacte la mémoire des hommes et des bêtes qui avaient peiné là depuis la nuit des temps et qui avaient dû capituler devant l’expansion de la ville, lorsque le béton avait commencé de grignoter peu à peu les flancs de la montagne.

Soudain l’homme me repéra et il émit un tel hurlement, quelque chose de si fou, entre terreur et ricanement, que je m’arrêtai net. Je lui fis des signes, je m’efforçai de sourire du mieux possible, en vain… Le malheureux s’enfuit comme s’il avait vu le diable. Je tentai bien de le poursuivre mais j’abandonnai rapidement de crainte qu’il n’aille chuter dans les rochers.

Revenant sur mes pas, je m’assis sur un gros rocher plat attenant à la bergerie ainsi que j’en avais l’habitude. J’aime bien ce rocher doux au toucher, d’un joli brun changeant selon la lumière, serti d’un buisson d’oléastres à l’ombre bienfaisante. Je pensais que l’homme, toute crainte apaisée, allait redescendre, je l’espérais même et je décidai de l’attendre. Peine perdue.

C’est juste au moment d’abandonner la partie que je remarquai une sorte de spatule en bois comme si le type l’avait lâchée là avant de prendre ses jambes à son cou. Le bout de l’outil était couvert d’une argile encore fraîche dont je n’allais pas tarder à découvrir la provenance : à l’intérieur de l’ancienne bâtisse, un trou d’un bon mètre de profondeur s’ouvrait sur une mine de terre grasse, d’un bel ocre profond, une glaise très fine telle que certains potiers seraient prêts à payer fort cher…  Qu’en faisait donc le Hongrois qui n’était peut-être pas aussi simplet que je l’avais cru ?

À pas prudents, j’entrepris une visite méticuleuse du lieu. Il y avait des pierres en tas un peu partout mais dans un coin, elles avaient été empilées comme pour occulter une sorte de cache. Résolu à la retirer presto au moindre contact douteux, je plongeai prudemment ma main derrière le muret, m’attendant à trouver je ne sais quoi – peau de bête, bouteilles vides, sac poubelle plein de nourriture pourrie. Mais mes doigts ne rencontrèrent que des formes rugueuses, des contours d’objets connus. J’en rapportai un à la lumière, puis deux, puis dix que je disposai devant moi…

Pots grossiers, amphores maladroitement façonnées, vases, contenants hétéroclites souvent décorés d’arabesques au tracé zigzagant et naïf… À peine revenu de ma surprise, un sentiment affreux m’envahit : ne venais-je pas de violer quelque chose, quelque chose d’important ? Alors vite, je m’empressai de tout remettre en place et m’esquivai mal à l’aise, coupable….


Quelques semaines plus tard, le petit homme disparut. Je m’informai à droite à gauche mais personne ne l’avait vu. Un sans-logis me dit qu’il l’avait aperçu un matin  sur le port en compagnie de grands costauds et qu’il était certainement parti sur le continent…

Plus jamais je ne suis retourné à la bergerie.

10 réflexions au sujet de « D’argile »

  1. Frog

    J’ai le plus grand mal à commenter… Je ne sais pas traduire mes impressions de lecture. Mais merci de cette histoire, de m’avoir permis d’errer sur les places et les collines, et de m’avoir fait rencontrer ce petit Hongrois que la glaise émouvait. J’ai soudain une terrible nostalgie du Sud, c’est qu’il respire dans ton texte tel que dans mes souvenirs.

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  2. almanito Auteur de l’article

    J’ai eu tant de mal à écrire cette histoire en partie vraie que je peux te comprendre 🙂
    Le Sud (très au sud) est présent à peu près partout chez moi, je ne sais comment je vivrais si je devais m’en éloigner…
    Merci Frog

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  3. Christian

    Le texte que je viens de lire à l’instant est superbement raconté avec des mots simple que j’ai pris beaucoup de plaisir à aller jusqu’au bout.
    Alamito, il est magnifique.
    Bonne journée Amitiés.

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  4. Laurence Délis

    J’aime beaucoup ton titre 🙂
    A te lire j’ai eu le sentiment de lire deux histoires dans l’histoire. Celle du narrateur et celle de ce Hongrois féru de terre à modeler. J’aurais aimé m’arrêter davantage sur le narrateur. Sous sa fragilité il émane de lui une force extraordinaire qui m’a donné envie de mieux le connaître.

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  5. almanito Auteur de l’article

    Il a la force de ceux qui savent qu’il est possible de s’en sortir, certainement parce qu’il possède des clefs -peut-être un départ plus heureux dans son enfance, le fait qu’il lise, aussi- clefs dont l’autre ignore l’existence même. La vraie misère est là, en fait, quand on ignore l’existence d’un possible.
    Merci Laurence

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  6. polly

    Je découvre ton nouvel espace et je me souviens de cette nouvelle, difficile à digérer tant la misère humaine que tu décris à petits pas semble immense et nous laisse inconsolable.

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