Le sac

Mes employeurs venaient d’être cambriolés. Certainement par des jeunes, disait la dame, car ils avaient souillé tout le linge, ce en quoi je ne voyais pas très bien le rapport de cause à effet, mais je gardai ma réflexion pour moi.
J’attendais que les premières machines fussent prêtes pour les repasser tandis que madame s’affairait méthodiquement à tout remettre en ordre, courant entre les étages d’un bel escalier en chêne ciré qui grince comme j’aime. Les enfants assis sur les marches dévoraient de larges tartines de beurre saupoudrées de chocolat noir, comme autrefois. C’était tellement mieux que toutes les saletés qu’on leur achète maintenant au supermarché. Chez nous aussi les goûters étaient faits maison, souvent une tranche de pain garnie d’une confiture de melons cuivrée et douce…
J’aime bien y penser parfois, quand ça va mal…
Puis je me suis retrouvée dans la rue avec mon sac à main en bandoulière, un joli sac en cuir bleu foncé assez large pour contenir ma bouteille d’eau, mon tablier  et mes sandales de travail.
Je devais me rendre chez une autre personne qui venait de m’embaucher pour faire son ménage et je cherchais le moyen de m’y rendre en évitant la rude et longue côte qui menait à son domicile dans les quartiers surplombant la vieille ville.
J’ai marché un moment puis il s’est mis à pleuvoir. Une grosse pluie incessante qui vous ronge les os et l’âme,  vous fait grelotter d’angoisse parce qu’elle mange aussi les couleurs et qu’elle vide les rues.
Je suis rentrée dans un café.
Désert, à part les patrons qui déjà avaient retourné les chaises sur les tables. On ne m’a rien servi mais on m’a accordé d’attendre que la pluie cesse, au moins un peu, et je me suis endormie, la joue posée sur le formica glacé de la table.
Lorsqu’ils m’ont réveillée, le soir tombait et je me suis hâtée de partir, honteuse de les avoir empêchés de fermer. La femme m’a rattrapée un peu plus loin pour me donner mon sac que j’avais oublié sur le sol jonché de sciure.
C’était curieux, il me semblait beaucoup plus lourd qu’avant mais j’en conclus tout naturellement que c’était ma fatigue de fin de journée qui  transformait tout en plus mouillé, plus froid, plus lourd. Je me méfie toujours des mauvais tours que l’épuisement peut jouer sur le mental.
Ca me rassure de penser que c’est dans ma tête, quand ça va mal…
En quittant la ville ancienne, je me suis retrouvée près de ces bâtiments en béton que je n’aime pas, sans chaleur et sans fenêtres. Le soleil et le bruit ne pénètrent jamais dans ce genre d’endroit. Les gens qui en sortaient avaient le regard perdu et déambulaient comme des automates. Je me suis dit qu’il s’agissait certainement d’un HP et j’ai préféré fuir car je crains ce que je ne connais pas en général et la folie est une chose qui ressemble à la mort.
Je dis qu’il faut toujours se tourner vers la lumière, quand ça va mal…
Là-dessus, l’employeuse qui m’attendait m’a envoyé un texto sur mon portable, s’inquiétant de mon retard. Il faisait presque nuit et je décidai de couper par le labyrinthe d’un vaste complexe commercial en construction. J’aurais bien préféré prendre la côte si rude finalement, mais je devais me presser si je voulais obtenir  les quelques euros qu’elle me donnerait en contre partie de mon labeur.
Je me suis perdue dans les circonvolutions des couloirs, les  hauts murs gris qui m’entouraient ne présentaient aucun repère identifiable. A bout de force je me suis écroulée dans un coin, en essayant d’être à l’abri d’éventuels visiteurs malfaisants et je me suis endormie.
Ce besoin de sommeil!
Il faut dormir, quand ça va mal…
Lorsque je me suis réveillée, il faisait nuit. Prise de panique je me suis mise à courir dans le dédale sans fin. Quand j’ai enfin trouvé la sortie, hors d’haleine mais rassurée, je me suis rendu compte que mon sac était resté là où je m’étais reposée. J’ai hésité, longtemps. Mais ce sac est important, alors plutôt que d’attendre que le jour revienne, j’y suis retournée.
Parce que les petites choses sont importantes, quand ça va mal…
Je l’ai retrouvé, plus facilement que je n’aurais cru. Mais il était de plus en plus lourd, j’ai eu beaucoup de peine à l’empoigner, d’autant qu’il avait aussi pris du volume, avec ce matelas mince qui était sanglé tout autour.
Après je ne sais plus.
J’ai entendu des sirènes qui affolèrent mon coeur, mais cette fois-ci, j’ai refusé de me réveiller.
J’ai entendu les pompiers, des bip bips et une voix: sdf…connue dans le quartier… on la perd, vite, on la perd!
Il y a des moments où il vaut mieux s’arrêter, quand ça va mal…

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